• Le KRB open the door : mise en boîtes

    le crabe aux pinces or 1280[1]

    Cet article fait suite à celui-ci. 

    Je me suis attaché à faire l’inventaire de ce que recélaient les poches d’Herbert Dawes, matelot du Karaboudjan, noyé dans les eaux du port.

    On y a trouvé, comme le montre la case A1 de la page 6 : 

    -          cinq fausses pièces de 20 francs

    -          un fragment d’étiquette de boîte de crabe

    -          un couteau à trois lames

    -          deux boutons

    -          un crayon de papier bien taillé

    -          une lettre de deux pages cachée par une enveloppe ouverte, venant de l’étranger

    -          une petite clef

    -          un paquet de cigarettes « Aristos »

    -          une boîte d’allumettes au phosphore

     

    Le tout se trouvant dans un tiroir (Bertrand Portevin est d'avis que c'est un vide poche) au bureau des Dupon(d)t, envoyé par la Sûreté, à côté d’un pot de colle. Le sens est clair : une colle est posée. Voyons voir, comme dit l’aveugle. 

    Le réceptacle informe d’emblée qu’il s’agit d’une histoire à tiroir(s). Les détectives insistent à plusieurs reprises sur les fausses pièces de 20 francs, qu’eux-mêmes ne savent pas reconnaître. Ce qu’ils ne savent pas distinguer, c’est les faux louis des vrais. Vingt francs, c’est un louis.

    De fausses pièces de vingt francs, fausses pièces de vin, vin pas franc, alcool frelaté, dangereux pour le pauvre capitaine et par contrecoup pour Tintin. Fausses pièces de vin, fausses barriques, faux tonneaux, qui possèdent des couvercles à charnières, recélant des boyaux menant à d’autres caves cachées, on se croirait chez Erik, le fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux. 

    Quoi de plus normal, si l’on en croit Richard Khaitzine (La langue des Oiseaux) ?

    Mais cette histoire de fausses pièces est aussi une fausse piste. L’album n’en parlera plus. Le sens est donc à manger sur place. Que voit-on ? Les pièces forment la base de l’arbre de vie, figure qu’on rencontre dans la kabbale mais aussi chez les Gypsies, les Egyptiens, les Gitans, dont nous parlera un jour Hergé (Les bijoux de la Castafiore). On a Malkut, séparée de Yesod, qui touche presque Hod. Les pièces sont posées sur une enveloppe dont des fragments de l’adresse apparaissent en dessous, ce qui procure à Yesod un petit crochet tendu vers Malkut. Sous celle-ci, on lit distinctement le numéro de la rue, 38. Curieux, car si l’on additionne la valeur des séphiroth visibles, on trouve 39 (10 + 9 + 8 + 7 + 5) ; 38 précède donc 39. Et 11 (3 + 8) précède le 10 de Malkuth, dernière émanation visible. On a donc deux linéarités croisées, un X, lettre symbolisant la lumière mais aussi l’inversion, par exemple celle de nos hémisphères cérébraux et de nos membres.

     

    Afin d’avertir le lecteur attentif, le tiroir avoisine une feuille, la seule dont le texte est lisible dans l’immense foutoir des Dupon(d)t, et qui passe dans un premier temps pour un gag : « Une place pour chaque chose, chaque chose à sa place. » Nous sommes en fait prévenus que la disposition des objets a un sens. Cette maxime vaut pour le dessin, l’album, tous les albums d’Hergé, mais pour l’ensemble de la vie et de l’univers. Dans ce monde, ne nous en déplaise, chaque chose est à sa place. Dur à avaler. 

    ‎Netzach est à sa place, ainsi que Geburah. Hesed manque, Tipheret (correspondant au Soleil) est logiquement remplacé par une boîte d’allumettes jaune, et les Séphiroth supérieurs par un paquet de cigarettes bleu ciel, de marque Aristos (aris T os, aris theos), l’origine ou les dieux élevés.

    Le fait que Hesed manque peut avoir deux sens : que le matelot vivait dans le monde du jugement (Hod) et ignorait la Grâce, ou que Hesed (Vénus, Lucifer, Phosphoros) est représentée avec Tipheret par la boîte d’allumettes.

    Les pièces sont fausses, car elles sont phos, comme le rappelle le phosphore des allumettes. Tintin est une lecture éclairante. Le phosphoros, le porte-lumière, Lucifer est déjà dans le tiroir, comme le Polichinelle (Ah, je ris de me voir si beau en ce tiroir !).

    Phos, pi est-ce ? Y a-t-il un rapport entre le cercle et la lumière ?

    Le tiroir est la première caisse aperçue dans cet album, qui en regorge, et les annonce. Caisses de sardines, de champagne, d’opium, de crabe, etc. Qu’est-ce ?

    Mille et Une questions posées, qu’est-ce ?

    Deux planches attachées plus ou moins en croix, venues d’une caisse servent à Tintin à sortir de la cale pour grimper jusqu’à la cabine d’Haddock au dessus. Chaque caisse recèle des objets fermés eux aussi, qui s’ouvrent d’eux-mêmes sous la pression interne (champagne) ou par intervention. Double peau.

    Le canif (knife) est fermé. Fermer son couteau, c’est caner, mourir. Ouvrons-le, c'est-à-dire commençons l’Oeuvre. Ouvert, il peut se lire : K – nif. En langage anglé, ça signifie le « ka pue » (anglais to niff). Le ka, comme le rappelle Portevin, c’est le double qui nous accompagne dans ce voyage. D’abord puant, il peut (et doit) être lavé au cours du périple. Devenir un ka beau, comme Milou, qui est même un cabotin. Voyez comme Milou a presque toujours une patte noire dans les premières pages. Il rappelle le dallage noir et blanc des loges maçonniques, la dualité, l’ambivalence.

    KA est une racine récurrente chez Hergé. Il a passé sa vie à laver son canif, pour en faire un cabot. Pour Portevin, le vrai Hergé, c’est Milou.

    Nife, c’est aussi l’abréviation qui désigne le mélange de fer et de nickel qui constitue le noyau de la terre, et en assure le magnétisme. Je renvoie ici aux travaux d’astrothéologie d’Alan Duke « Le secret de Gaïa » dont je n’épouse pas nécessairement toutes les thèses mais qui est un livre nourrissant. Les mythes anciens assurent que l’enfer (en fer) est sous nos pieds. Et que c’est également le séjour de Satan. Tout ce qui est noir lui appartient. Et le lien entre ce noir et la parfaite Lumière, c’est le dénommé Lucifer, le phosphoros, l’Etoile du matin, que désigne le vair de l’héraldique.

    Mais ce canif noir est réversible, sans différence entre le haut et le bas. Retournons-le, KNF devient FNK, phoinikos, la pourpre, couleur royale, puis le phénix. Purpurea, c’est le feu du feu, qui purifie tout.

    Donc le couteau noir a trois lames peut devenir blanc cabot puis phénix solaire. Je rappelle que nous parlons ici de la destinée humaine. Couteau est synonyme de fer : mourir sous le fer est une expression courante du passé pour dire « être poignardé ». Le phénix est l’emblème de la renaissance.

    K est la onzième lettre. Le canif est posé à gauche du N° 38, soit 11. Je passe sur le symbolisme ambigu de Onze.

    Il doit donc précéder Malkut, qui est 10. Les choses sont bien à leur place, Monsieur Hergé, on retrouve tout. Le graphisme du K montre un I se scindant en deux branches, comme le hiéroglyphe du ka représente deux bras levés. L’équivalent au niveau humain de la séparation divine qui a donné son reflet le monde. L’ombre. La conscience. Le couteau ressemble beaucoup à un poisson. Le poisson que nous sommes dans l’eau de la mer, ou réalité dans laquelle nous voyageons. En breton, mer veut dire : beaucoup. La multiplicité.

    Le petit crochet apparent sous Yesod, la sphère lunaire n’est il pas un harpon, un hameçon pour pêcher les âmes des noyés, et les ramener à la vie ?

    Le couteau de Dawes a trois lames, qu’on peut rapprocher de la triple nature émotionnelle, mentale, intellectuelle contenue dans le corps.

    Notons qu’un synonyme de couteau est schlass, c'est-à-dire la bouteille brisée tenue par le goulot dans les bagarres d’ivrognes. Mais être schlass veut également dire être saoul. Or l’album nous parlera abondamment d’ivrognes, à commencer justement par Dawes, et de bouteilles cassées.

    Si Haddock dans cette première aventure répugne par sa violence et son égoïsme, il émeut par sa profonde sincérité, par son désir de s’améliorer, de s’amender. Il va de crise en sottise, disant à chaque prise de conscience : « Mon Dieu, qu’ai-je fait ? ». Pour Bertrand Portevin, il est Dionysos,fils de Sémélé et de Zeus. En tout les cas, sa mère est bien une mortelle, de terre et d’eau, car lorsque Tintin lui reproche son ivrognerie et lui dit : « Que dirait votre vieille mère en vous voyant dans cet état ? », il bredouille : « Ma vieille mère. Bou-ouh, bou-ou-ouh… ». Oui, de la boue, comme vous et moi. Argile, matière, poussière une fois séchée : de la boue. Avec un H final, qui en kabbale hébraïque (hé) indique que l’esprit y est inclus. Ce qu’il recherche dans l’alcool, ce cher Capitaine, c’est sa nature divine, son étincelle.

    Eustache est une autre appellation argotique du couteau, qui signifie : « bonne récolte ». Le couteau va donc servir de faux (phos), ou de serpe. La lame est dans le corps du couteau, la « serpe en ». Le serpent est en nous, comme la lumière, mais nous l’avons oublié depuis la chute dans l’eau du Léthè où nous nous sommes noyés en venant dans ce monde. Ne voyant plus clair, nous croyons voir deux faces, raison pour laquelle les pièces sont fausses : bien, et mal.

    Nous voyons deux là où nous devrons finir par ne voir qu’UN. Les pièces disparaîtront alors, avec les portes, puisque les murs s’effaceront. Mille histoires, plus Une.

    Ca va ? Pas trop rebutant ? Je vous conseille d'imprimer cette page et de la lire en vous appuyant sur l'album. Suite et fin au prochain épisode.





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